lundi 9 novembre 2015

La tasse de Djamila

Du plus loin qu’elle se souvenait, le puits avait toujours été là, au centre du village. Dès qu’elle en eut eu la force dans les bras, Djamila alla puiser l’eau au puits. C’était une énorme chaudière pour ses maigres bras. D’année en année, ses muscles devinrent plus tolérants à l’effort et le seau plus léger. Chaque jour, elle rapportait l’eau à sa mère et chaque jour, Djamila y plongeait sa tasse. Ce n’était pas une tasse de grand luxe; elle était simplement façonnée d’argile avec une anse des plus ordinaires. Aucune décoration n’ornait le pourtour, mais le plus important, celle-ci n’avait subi aucun dommage et c’était tout ce qui comptait. Dans ce pays aride au nord de l’Afrique, on recherchait avant tout la simplicité, la commodité et la solidité. On ne s’embarrassait pas de superflu juste pour faire joli.
 
Dans cette contrée lointaine, jour après jour, le vent soulevait le sable, usant les murs des maisons, balayant les rues de ce labyrinthe des plus prévisibles, asséchant l’air ambiant. Jour après jour, faisant fi de cette poussière perpétuellement présente, la jeune fille devenue femme, puisait l’eau avec un rythme bien à elle, plongeant sa tasse dans l’eau fraîche pour savourer l’effort de cette longue marche. Matin après matin, elle marchait vers le puits, heureuse d’avoir de l’eau pour étancher sa soif et celle de sa famille.
 
Puis, les années passèrent et la pauvreté s’installa pour de bon au village, n’épargnant personne, se moquant du genre et du nombre, touchant tous les âges. Le travail se fit plus rare, les cultures moins florissantes et les bras pour s’en occuper disparaissaient comme balayés par un vent mauvais. Et la jeune femme souffrait de voir les siens si vulnérables, si appauvris.
 
Un matin comme tant d’autres, la jeune femme se rendit au puits. Elle remplit le seau puis y plongea sa tasse avant de reprendre la route et au moment où elle but, des gouttes vinrent noircir le sable à ses pieds. Elle examina sa tasse et vit qu’elle était fêlée… Celle qui l’avait accompagnée tous les jours depuis son enfance perdait de l’eau.
 
Et pendant que les pages du calendrier se détachaient une à une, Djamila finit par oublier la vulnérabilité de sa tasse. On lui fit une demande en mariage et la jeune femme accepta, le cœur en joie de cette union. L’amour engendra des fils et des filles puis se fit de moins en moins disponible, de moins en moins généreux, si bien que l’amour s’assécha comme un champ délaissé. Et tout comme le cœur, la tasse se fragilisa davantage. Le mari abandonna son épouse, la laissant avec la honte sur le visage et des enfants plein les bras. La misère se fit plus cruelle, plus étouffante encore.
 
Et pendant que le sable s’écoulait dans le sablier du temps, la tasse se fendillait. Et pourtant, à l’approche de la cinquantaine, Djamila continua de puiser l’eau et d’y glisser sa tasse qui contenait de plus en plus difficilement l’eau récoltée. Tout comme le récipient, la courageuse femme supporta, par habitude, l’adversité tout en se fragilisant un peu plus chaque jour.
 
Puis un beau jour, l’impensable survint : la tasse se brisa. Et comme si leur destin était lié, Djamila tomba malade… D’un mal inconnu. Les soins ne lui apportaient peu de réconfort, aucun bien-être. Tous étaient à son chevet, attendant que l’heure sonne. Que cette heure de tristesse passe et fauche sur son chemin celle qui était aimée de son entourage, de sa famille, de ses enfants.
 
Par la fenêtre, un rayon de soleil s’invita et vint s’attarder sur le visage émacié de la malade dont les yeux ne voulaient plus s’ouvrir sur le monde. Et au moment où l’on crut que la mort venait de la surprendre, voilà que le petit-fils entra dans la chambre comme un coup de vent. Tout le monde le regardait, choqué par cette intrusion déplacée. Quelques-uns cherchèrent à retenir son élan, mais le bambin, lui, voulait voir sa grand-mère… Il avait quelque chose à lui dire.
 
Le front contrarié, le père repoussa son fils vers la porte de la chambre, mais Djamila ouvrit les yeux et de sa voix éteinte invita l’enfant à s’approcher.
 
Le silence de la pièce se fit pesant et l’air difficile à respirer. L’enfant n’était plus aussi sûr de lui. Et encore moins de ses intentions. Il avança timidement vers ce lit dans lequel se perdait sa grand-mère et dont les yeux s’étaient refermés. Tous les regards étaient fixés sur lui, et le sien sur celle qu’il aimait tant. Et la lumière qui enveloppait la vieille dame d’une auréole dorée l’encouragea à avancer.
 
« Mamie? J’ai recollé ta tasse, dit-il d’une voix mal assurée. Tu vois, elle est comme avant. »
 
Djamila ouvrit les yeux, glissa sa main frêle sur la tête de l’enfant, la caressa un moment puis prit l’objet entre ses mains. Des larmes chaudes et abondantes roulèrent sur ses joues.
 
« Elle est comme avant, dit-elle dans un souffle.
 
— Mais elle perd encore de l’eau, Mamie. » confia tristement l’enfant.
 
Le regard humide et la lèvre tremblante, il ajouta:

« Veux-tu rester encore un peu… avec nous? »
 
Seul le silence lui répondit, faisant fondre ainsi le regard du garçon comme la neige au printemps. Et son cœur se fêla.
 
L’ultime rayon de soleil quitta la chambre emportant avec lui le dernier sourire de Djamila. Et dans la pénombre reposait une femme tenant dans ses mains la tasse de sa vie. Une vie de bonheur, une vie de blessures, une vie de cassures, une vie dont on peut toujours recoller les morceaux.
 
Jocelyne Gagné (Mésange)

4 commentaires:

  1. Comme pour le petit-fils de Djamina, tu m'as apporté un peu de soleil au Salon gris (de la photo). Merci de cette agréable rencontre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour la douceur des mots... J'en suis touchée. Ce fut un immense plaisir que de te revoir et un bel échange de "lumière"!

      Prends soin de toi.
      (Il n'y a rien de plus beau que la guérison... C'est comme si nos yeux s'ouvraient pour la première fois: tout est tellement plus "savoureux".)
      À bientôt!
      Jocelyne xo

      Supprimer
  2. Comme c'est beau, tu me fais pleurer...ma tasse est un peu fissuré aussi ces temps-ci...mille XXXOOO ma petite écrivaine préférée

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ma douce et chère Miriam, tu as une belle sensibilité; ne la perds surtout pas! Navrée que tu aies versé des larmes... (J'ai fait pareil!) J'aime bien m'attendrir... Ainsi je sais que mon coeur est encore capable de s'émouvoir.

      Prends soin de ta jolie tasse, mon amie... Et même si elle est un peu fêlée, elle peut encore contenir tout l'amour dont tu as besoin.

      Bon w-end ma douce amie...
      Je t'embrasse très fort. XOXOX

      Supprimer

Pourquoi garder le silence si vos mots peuvent construire, embellir et aussi changer le monde? Exprimez-vous!

Vous aimerez peut-être:

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...